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Playlist, 05/06/2021
premier film de l'autrice
de BD Nine Antico
1h28 – N&B – sortie : 2 juin 2021 –
Avec Sara Forestier et Laetitia Dosch
L'autrice de Bande dessinée Nine Antico, marseillaise d'adoption depuis plusieurs années déjà, signe en ce temps de réouverture des salles de cinéma un premier long-métrage attachant, Playlist, au casting impressionnant, Sara Forestier et Laetitia Dosch dans les rôles principaux, un film à la fois drôle (souvent) et désabusé (de temps en temps) avec une BO impeccable (pour un film qui s'intitule Playlist c'était à prévoir !) et qui semble devoir beaucoup à la propre histoire de Nine Antico.
Nine Antico a participé à renouveler, avec d'autres dessinatrices comme Marjane Satrapi bien sûr, mais aussi Lisa Mandel, Camille Jourdy, Lisa Lugrin... entre autres, le monde très masculin de la Bande dessinée, que ce soit en retraçant les biographies de personnages féminins atypiques (Linda Lovelace, Bettie Page,...), en dessinant des chroniques de jeunes femmes de leur temps ou écrivant des récits plus proprement autobiographiques (l'excellent Le Goût du Paradis, son premier ouvrage réussi).
L'histoire
Sophie, 28 ans (même si elle ment régulièrement sur son âge), rêve de devenir dessinatrice de BD, seulement voilà elle n'a jamais été prise en école d'arts. Pas faute d'être motivée pour accomplir son rêve, mais peut-être qu'elle n'était pas si convaincue que ça de ce que pouvait lui apporter ces institutions (un dessinateur plus expérimenté lui dira d'ailleurs « Oh vu ce qu'on y apprend... »)
En attendant des jours meilleurs, elle fait la serveuse jusqu'à ce que qu'elle trouve un emploi « alimentaire » en tant que secrétaire et attachée de presse pour une maison d'édition de BD indépendante (« romans graphiques » qu'on lui dit) la « crème de la crème » dira-t-elle à ses copines et dont le patron se présente lui-même comme un « vrai connard ». Peut-être éditeront-ils les dessins de Sophie, marquant ainsi le début de sa carrière ?
Si Sophie se cherche professionnellement, question amour ce n'est pas plus simple.
Éprise d'un musicien et cuistot pour la brasserie dans laquelle elle sert, Jean, dont elle tombera enceinte accidentellement avant d'avorter (scène émouvante mais pas larmoyante où le fœtus finit littéralement aux toilettes, sans que le spectateur n'en voie rien), Sophie est un vrai cœur d'artichaut. Elle tombe facilement amoureuse (ou tout du moins aimerait l'être) : ainsi, après Jean, il y aura dans le désordre François Daniel, auteur de BD au sein de la maison d'édition dans laquelle elle travaille (joué par le chanteur Lescop, avec son physique qui fait immanquablement penser à Ian Curtis, le chanteur de Joy Division) et qui lui conseillera de continuer à dessiner (« c'est mal dessiné mais bien ! On sent que tu dessines avec tes tripes »), tout comme le dessinateur Killoffer dans son propre rôle. Ou encore, très furtivement, le temps d'une soirée karaoke, son irascible patron, Patrick, qui se fait appeler Jean-Luc (alors qu'elle, elle l'appelle Jean-Paul ce qui lui fera perdre son emploi)... jusqu'à deux vendeurs de literie (elle a des punaises de lit dans sa chambre), celui qui n'y connaît rien à la musique « c'est pas trop mon truc » et son collègue Benjamin, grand échalas fan de musique, comme Sophie.
La musique
Parce qu'en plus de l'amour et de la quête de soi, la musique est un des grands sujets du film, une thématique très souvent liée à l'adolescence ou à des jeunes (ou moins jeunes) adultes qui se cherchent, un peu comme Sophie quoi...
La BO est impeccable : de Daniel Johnston avec le morceau programmatique « True love will find you in the end » qui ouvre le film et sert de fil conducteur aux rencontres amoureuses de Sophie, jusqu'à provoquer la rencontre entre Sophie et Benjamin, le jeune vendeur de matelas mélomane ; l'impeccable lo-fi de Lispector avec sa voix si touchante, le trio parisien de musiciens-dessinateurs Bitpart, mais aussi Slint (le sublime « Washer » issu du non moins sublime Spiderland), les américaines Vivian Girls, Yo La Tengo,... et même, jusqu'au seul titre en français, le jazzy « Les Yeux pour pleurer » interprété par Nana Mouskouri (écrit et composé par Serge Gainsbourg, même si personnellement je préfère de la même chanteuse « Ses baisers me grisaient » écrite par Boris Vian) !
Sans oublier les participations de Lescop en auteur de BD et Bertrand Belin, la voix off chaude et – un peu trop ? - grave qui ponctue le récit des tribulations amoureuses et artistiques de Sophie.
Même si le slogan sur l'affiche du film est un peu opportuniste (« la comédie pour retourner au cinéma, danser dans les bars, tomber amoureux, dîner entre amis,... »), j'avoue que pendant que Sophie et son Benjamin écoutent Slint j'avais envie de lever le bras et de crier comme si j'étais à un concert !
Malheureusement, et bizarrement, l'évocation du monde de la musique ne constitue pas les meilleurs moments du film. Ainsi la scène de concert, un peu trop courte, avec le groupe Bitpart dans lequel joue Jean le cuistot, n'est pas la plus réussie ; le public est un peu trop parsemé dans la salle, certainement par manque de moyens, tout comme lors de la scène du salon de BD.
Auto-Biographie ?
Ce récit même si il a une portée universelle, une femme (ou un homme ça marcherait à peu près pareil) qui se cherche, artistiquement, professionnellement et sentimentalement, laisse penser que ça respire le vécu !
Même si elle n'a jamais caché son goût pour le cinéma, tout comme d'autres auteurs de BD de quelques années ses aînés, comme Riad Sattouf, Joan Sfar, Marjane Satrapi, Mathieu Sapin, forcément ce premier film de Nine Antico, précédé de la réalisation de deux court-métrages, est fortement inspiré de ses BD et donc de sa vie.
Grandie en région parisienne, entre Aubervilliers et Paris intramuros – le film se passe entièrement à Paris, même si tourné aussi à Bordeaux et Nantes et constitue un beau portrait de la capitale, d'ailleurs, Nine Antico a été attachée de presse, tout comme le personnage de Sophie, pour une maison d'édition de BD « indépendante » et exigeante (on espère juste que son patron d'alors était un peu moins détestable que celui du film). Fan de musique rock et dessinatrice plutôt autodidacte (elle a été reçue aux Beaux-Arts d'Orléans mais n'y a passé qu'une seule journée), ses premiers essais ont été présentés dans des fanzines auto-produits, « Rock this way », compilant pour la plupart des dessins de concerts ou inspirés de ses goûts musicaux.
Après un premier récit BD très autobiographique et réussi, Le Goût du paradis (Ego comme X, 2008 – réédition Les Requins marteaux, 2011), Nine Antico signera plusieurs ouvrages à L'Association (sur Bettie Page et Linda Lovelace avec Coney Island Baby en 2010 et les groupies de groupes de rock dans Autel California face A et face B en 2014 et 2016) y évoquant un féminisme bien à elle ; ainsi que des chroniques plus adolescentes chez Glénat avec des filles « qui pètent, se droguent, parlent librement de leur corps et en rigolent » (Girls don't cry, 2010, Tonight, 2012, America, 2017 et dans la même veine plus récemment, cette fois-ci à L'Association, Maléfiques en 2019).
Sans oublier un titre de l'excellente collection « BD-cul », I love Alice, mettant en scène des amours lesbiens au sein d'une équipe de rugby féminine, et deux textes illustrés, Quatre filles – journaux croisés (1890-1960) en 2012 et Nous étions dix en 2018 chez Albin Michel jeunesse pour un public plus jeune, quoique...
Et même le scénario d'Il était 2 fois Arthur pour le dessinateur Grégoire Carlé (qui prête son dessin au personnage de François Daniel dans le film), ouvrage consacré à Arthur Cravan et à un boxeur noir paru chez Dupuis en 2019.
Fan de musique rock et dessinatrice autodidacte, Nine Antico a été attachée de presse, tout comme Sophie
Une comédie
en noir et blanc
Outre les thématiques (les relations amoureuses, la musique, le monde de l'édition BD,...), ce qui se rapproche peut-être le plus de l'univers graphique de Nine Antico, c'est le choix pour ce premier film du noir et blanc.
Loin d'une prétention auteuriste, ce magnifique N&B (dû en grande partie au travail de Julie Conte à la direction de la photographie) est avant tout une référence au neuvième art, dont la frange la plus intimiste est souvent en N&B, comme le film Playlist donc.
Bien sûr le N&B au cinéma, c'est plutôt du noir, blanc et plein de gris différents (au visionnage du film on s'amuse à imaginer de quelle couleur sont les murs de la chambre de Sophie - en fait celle de sa coloc - un beau gris sombre pénétrant dans le film). De là à dire que Sophie ne voit pas la vie en rose ce n'est pas faux, mais ce n'est pas non plus vrai.
Car le film est drôle, d'un humour certes un peu désabusé mais pas non plus totalement noir, ni dénué de tout espoir. Ainsi les nombreuses scènes avec les copines et dans le monde de la BD indépendante.
Casting
et amitiés
Cet humour est bien amené par des dialogues qui sonnent justes mais aussi par un casting brillant ! Sara Forestier égale à elle-même campe une attachante Sophie, éternelle paumée qu'on a envie de prendre dans ses bras pour la consoler (et plus si affinités...), Julia l'éternelle copine qui voudrait devenir comédienne, est jouée par l'adorable Laetitia Dosch. On retrouve aussi la fine fleur des jeunes comédiens français, Grégoire Colin dans le rôle du patron éditeur, Pierre Lottin aperçu chez François Ozon dans celui de Jean, Andranic Manet dans le rôle de Benjamin, Anne Steffens la collègue graphiste, Inas Chanti la coloc Louise,... sans oublier les apparitions de Jackie Berroyer dans le rôle du père de Julia.
Mais si le film est jalonné d'histoires d'amour (de sexe diraient certains) il y est question aussi beaucoup d'amitié (me direz-vous, c'est quoi la différence?)
Bien sûr Sophie avec son amie Julia, notamment la scène pas du tout graveleuse sur la masturbation et jouissance féminines, sujet sensible si il en est.
Mais surtout on ressent la bande de copains derrière la réalisatrice, avec tous les figurants (notamment dans la scène d'ouverture dans le métro, on reconnaît le dessinateur Léon Maret dont la BD Coco Jumbo est défendue par Sophie – Sara Forestier auprès d'un journaliste moyennement attentif et surtout pas très concerné) et petits rôles : les dessinateurs Killoffer himself et Cyril Pedrosa en collègue, et les nombreux clins d'oeil (on aperçoit des livres de la collection « BD cul », des ouvrages de L'Association et des regrettées éditions de L'Apocalypse, ainsi que des numéros de la revue Franky, et les dessins de Grégoire Carlé, la scène à la librairie parisienne Le Monte-en-l'air, le graphisme du générique assuré par Cizo, lui aussi Marseillais depuis peu,...
Si ils ne sont pas tous des acteurs professionnels, ils n'en sont que plus vraisemblables !
Si Playlist n'est certainement pas le film de la décennie, il n'en demeure pas moins un coup d'essai réussi et on ne doute pas que la prolifique Nine Antico ne manque pas de nombreuses autres idées pour de futurs projets de films. Espérons juste qu'elle n'en oubliera pas la BD pour autant...

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